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À 24 heures du meeting de Le Pen, ces Corses musulmans ne croient pas à une vague FN

Représentant du culte régional, imam ou simples fidèles, les musulmans corses qu'on a rencontrés sont persuadés que l’île de beauté ne cèdera pas aux sirènes du Front national. Reportage à Ajaccio, où se tient samedi le meeting de Marine Le Pen.

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Le quartier niché sur les hauteurs d'Ajaccio s'appelle les Jardins de l’Empereur. À l'ombre de ces quelques barres de logements à l'aspect vétuste occupées par une population issue pour moitié de l'immigration, une poignée d'habitants boit un coup en terrasse. Des jeunes en sac à dos descendent la départementale à pied pour aller au lycée Laetitia Bonaparte. Et les croyants ne se pressent pas ce jeudi après-midi pour assister à la prière du Dohr. La salle de prière d’Ajaccio est discrète. Installée au rez-de-chaussée d’un immeuble résidentiel, aucune pancarte n’indique qu’il s’agit d’un lieu de culte musulman. La salle de prière est pourtant bien connue. Elle a fait la une des journaux nationaux en 2015, lorsqu’au lendemain de l’agression d’un pompier dans le quartier, des manifestants ont saccagé le lieu au cri de: «Les arabes dehors!»

Pas un acte isolé. En 2015, un rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme indiquait que le niveau de violence en Corse à l’encontre des musulmans était supérieur au reste de la France. Quant à Marine Le Pen, elle était arrivée deuxième sur l'île, et notamment à Ajaccio où elle a dépassé les 27%, lors du premier tour de la présidentielle de 2012. Ce n'est pas pour rien si elle vient battre campagne ici ce samedi 8 avril avec un meeting dans la ville, à 16 jours du premier tour de la présidentielle.

«Marine Le Pen risque de faire un gros score ici au premier tour en récupérant les gens qui ne savent pas vers qui se tourner, mais les Corses ne voteront jamais au second tour pour qu’elle devienne présidente», assure pourtant Karim, un fidèle de 31 ans rencontré dans le quartier. Pour ce commercial né à Ajaccio, l'attaque de la salle de prière est directement due «au climat anxiogène nourri par les politiques et les médias qui stigmatisent constamment les musulmans». «On croit que la Corse n’ouvre pas ses bras aux étrangers et qu’elle vote FN à tout-va mais c’est faux. En Corse, comme partout, il y a des islamophobes, mais il ne faut pas en faire une généralité ici», assure le jeune homme.

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Arrivé devant la salle de prière en scooter, Salah, vêtu d'une djellaba blanche, partage le même constat que Karim. Sans emploi à 26 ans, il est sûr «que Le Pen ne sortira pas première ici, car les Corses ne veulent pas d'un parti qui veut effacer les cultures des uns et des autres.» L'homme «n’a pas peur que Le Pen gagne». Et s'il devait y avoir une surprise, il «sait qu'elle ne pourra pas gouverner comme Trump aux États-Unis parce que le peuple finira par se retourner contre elle».

Abdel-Mounim El Khalfoui, le responsable de la salle vandalisée, a accepté dans un premier temps de répondre à BuzzFeed News, avant de nous poser un lapin à la dernière seconde: «Nous ne pouvons pas revenir sur des faits passés alors que la situation est calme aujourd’hui», écrit-il par sms en précisant que «la communauté maghrébine vit plus que jamais en paix en Corse, et pour l’élection présidentielle il n’y a pas de spécificité corse.»

Il faut s'éloigner un peu de la mer et se diriger vers le nord de la ville pour arriver à la Mezzavia. Ce quartier situé en pleine est en construction, et de grands espaces sont encore laissés à l'abandon. Mais la ville compte bien le développer et prévoit la construction d'un hôpital et d'un collège. Quand les Ajacciens viennent par ici c'est souvent pour applaudir l'équipe de foot du Gazélec au stade Ange-Casanova. Mustapha, 37 ans, essaie d’assister au match de foot de son équipe dès qu'il peut. Il faut dire qu'il n'a que quelques mètres à parcourir depuis la mosquée As-Salam, où il officie en tant qu’imam. Située loin du centre-ville et de ses tumultes, l’endroit est un havre de paix, sans le moindre bruit. De la salle, la vue est splendide, on aperçoit derrière le stade les collines qui surplombent le quartier de la ville la plus peuplée de Corse.

La mosquée a été détruite par les flammes en avril 2016. L'incendie avait ravagé le «masjid» et poussé le ministre de l’Intérieur de l’époque, Bernard Cazeneuve, à faire part publiquement de «sa solidarité aux musulmans de Corse». Un temps envisagée, la piste raciste n'a jamais été confirmée. «Malgré cet événement, je n’ai jamais eu de problème avec personne», raconte l’imam, qui est également boucher dans la vie. Titulaire d’une carte de séjour en attendant de demander la nationalité française, il se mord les doigts de ne pas pouvoir encore voter. «Si Marine Le Pen est élue, je respecterai le choix des Français car je n’ai pas mon mot à dire dans cette élection», explique-t-il. Mais il aurait bien aimé apporter son vote afin «qu’il y en ait au moins un qui n’aille pas au Front national».

Dans la cour, Zohra, une mère de famille de 47 ans, écoute de loin avant de prendre part à la conversation. Elle est persuadée qu’au fond d'eux les Corses n’aiment pas le discours et les idées de Marine Le Pen, parce qu’ils butent directement sur le discours nationaliste corse. «Les Nationalistes détestent le FN, regardez le score qu’a fait le parti lors des dernières élections sur l’île, c’était une grosse défaite», dit-t-elle en réajustant son voile bleu. Le FN n'avait pas dépassé les 10% en Corse lors des régionales de 2015. «Et il ne faut pas oublier qu’à l’époque où Jean-Marie Le Pen était candidat dans les années 90, les Nationalistes avaient violemment manifesté pour qu'il ne fasse pas de meetings, jusque dans l’aéroport, et ils avaient réussi», insiste-t-elle.

Cet événement, Mouloud Mesghati s’en souvient bien. Le président du conseil du culte musulman en Corse, à sa tête depuis sa création en 2003, connaît le monde politique. Quand Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur venait en Corse, c’est lui qu'il recevait pour parler de la communauté musulmane de l’île. Assis dans un kebab de la place des Cannes, un quartier populaire où se dressent des barres HLM, il réfléchit au score que pourrait faire Marine Le Pen à la présidentielle. L’entrepreneur, qui vit à Ajaccio depuis 43 ans, «sait bien que la stigmatisation des migrants et des musulmans après les attentats de Nice et Paris, c’est le fond de commerce de Le Pen, et que partout en France les scores seront hauts». Selon lui, si le FN fait un gros score le 23 avril cela n'aura rien à voir avec les musulmans «mais avec le chômage et la misère des gens qui se disent qu’après la droite et la gauche, autant essayer avec elle».

Pour autant, il se veut rassurant: «Ne vous inquiétez pas, Le Pen ne passera pas en Corse. Ce sont des gens très protecteurs, qui ont peur qu’on touche à leur île et le programme de Le Pen entre en contradiction avec ça». Le président du conseil du culte musulman ne croit pas que les Corses puissent être tentés de voter massivement pour une candidate qui veut fermer les frontières. Pour lui, les temps changent «C’est vrai que c’était dur quand je suis arrivé du Maroc dans les années 70, les Corses étaient enfermés sur eux-mêmes et se méfiaient. Mais aujourd’hui c’est différent tout s’est mélangé. Et puis, au fond les Corses ont le sens de l’hospitalité dans le sang».

Derrière la caisse, Abdel plonge un panier de frites dans un bain d’huile bouillante avant de donner son avis sur le sujet. Arrivé en France à 9 ans en 1989, ce gérant de kebab âgé de 37 ans a toujours résidé à Ajaccio. Et il dit connaître parfaitement les habitants. «Au fond, ici, les Corses depuis des générations n’aiment pas le FN», dit-il en sirotant un thé.

«La philosophie corse c’est "vous respectez, on vous respecte", par exemple les saccages des salles ce sont des minorités de jeunes racistes qui n’ont pas de cerveaux, de nombreux Corses non-musulmans ont condamnés cet acte», dit-il au sujet de la salle de prière des Jardins de l'Empereur. «Le reste du temps, ils voient que les musulmans vivent normalement. Pourquoi iraient-ils voter pour une candidate qui passe son temps à stigmatiser leurs compatriotes sous prétexte qu’ils croient en Allah?»

Assma Maad est journaliste chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris.

Contact Assma Maad at assma.maad@buzzfeed.com.

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