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Je ne pensais pas que mes règles seraient aussi importantes pour moi, jusqu'au jour où j'ai arrêté de les avoir

Je n'aurais jamais pensé que mes règles me manqueraient.

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Pour moi, les règles ont toujours représenté quelque chose d'abondamment négatif : la douleur, les odeurs, les crampes, la fatigue, la chiasse, les virées au supermarché pour acheter des tampons en urgence — avec une bouteille de Perrier ou une boîte de sauce tomate bien sûr, pour essayer (en vain) de donner le change à la caisse. Autant de choses que j'ai eu l'impression de subir pendant dix ans... Et qui aujourd'hui, me manquent terriblement.

Comme beaucoup de femmes, j'ai décidé il y a de nombreuses années de prendre la pilule, parce que je voulais avoir des rapports plus sûrs, sans passer par la case parfois humiliante de la pilule du lendemain ou du test de grossesse demandés à voix basse dans une pharmacie bondée. Mais la pilule contraceptive provoque chez moi, comme chez beaucoup de femmes, des effets secondaires. J'en ai essayé plusieurs, sans jamais vraiment trouver chaussure à mon pied. Il y a eu celle qui me faisait grossir, celle qui m'a donné l'impression que mes seins allaient éclater, celle que j'ai arrêté de prendre suite au scandale des pilules de 3e et 4e génération, et celle qui me donnait des migraines incontrôlables pendant huit jours.

La dernière en date, que je prends depuis près d'un an, est une pilule en continu. Cela veut dire qu'on ne fait pas de pause de sept jours entre chaque plaquette, et qu'une fois qu'on la prend, on n'a plus ses règles. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, ne pas avoir ses règles à cause de la contraception n'est pas mauvais pour la santé. Le phénomène des règles est entièrement supprimé, donc ce n'est pas comme si j'avais des litres de sang qui s'accumulaient quelque part dans mon corps.

Quand ma gynéco a tenu à me «prévenir» que je n'aurais plus mes règles, je ne voyais pas en quoi cela pourrait être un problème : déjà, je prenais une pilule qui allait être beaucoup mieux tolérée que les précédentes, mais surtout, j'ai ressenti un petit soulagement lorsque j'ai rangé mes serviettes et mes tampons au fond de mon placard, sachant que je n'allais pas les revoir pour un petit moment. Dès l'adolescence, on apprend à avoir honte de ses règles, à redouter ces quelques jours dans le mois où le corps se sent faible et produit des odeurs et sécrétions qu'il faudrait taire. Mais pour plein de raisons auxquelles je n'avais jamais pensé avant, mes règles ont fini par me manquer beaucoup plus que je ne l'aurais imaginé.

Déjà, c'est un test de grossesse gratuit.

La raison la plus évidente : beaucoup de femmes découvrent qu'elles sont enceintes lorsqu'elles se rendent compte que leurs règles ont du retard – même si l'on peut être enceinte et avoir des saignements similaires aux règles, ce qui peut semer l'embrouille. Pendant des années, mon premier réflexe à l'arrivée de mes règles a été de penser «yesss, je suis pas enceinte» (même quand je n'avais pas eu de rapports sexuels le mois d'avant. Je ne voulais vraiment pas tomber enceinte, que voulez-vous que je vous dise).

Lorsque mes règles ont disparu, passés les premiers mois de libération sans douleurs et ballonnements, une nouvelle angoisse est apparue : aucune contraception n'étant fiable à 100 %, si ma pilule échoue et que je tombe enceinte, comment le saurai-je ? Je me suis ainsi retrouvée à acheter des tests de grossesse assez régulièrement, juste pour être sûre. Et j'ai commencé à me dire qu'avoir ses règles, pour ça, c'était quand même bien pratique.

C'est un marqueur de santé.

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Ne pas avoir ses règles est parfois le signe d'un problème de santé : stress psychologique, traumatisme, trouble du comportement alimentaire... Les seules fois de ma vie d'adulte où je n'ai pas eu mes règles étaient d'ailleurs lors de grandes périodes d'anxiété. Alors même si mon absence de règles avec cette pilule était techniquement «saine», j'avais l'impression qu'il manquait quelque chose au bon fonctionnement de mon corps. Je n'avais plus ce signal menstruel qui me dirait : «Tout roule, meuf, rien à signaler, on se revoit le mois prochain.»

C'est un rituel.

C'est quelque chose que l'on apprend à redouter dès l'adolescence : le choix des vêtements qui cacheront les potentielles taches. L'angoisse d'aller changer son tampon ou sa serviette sans que les gens ne le remarquent. L'embarras de demander, en chuchotant, si sa voisine de siège a une protection pour nous. Le fait de glisser son tampon dans sa manche, ou d'aller aux toilettes avec son sac à main.

Mais j'ai aussi réalisé que les règles étaient un ensemble de rituels étrangement satisfaisants, presque rassurants, que je n'aurais jamais imaginé regretter : admirer son tampon ou sa serviette remplis de sang et se dire «wow, c'est moi qui ai produit ça». Regarder les petits caillots tomber dans la douche. Le «ploc» de l'applicateur du tampon qui s'enclenche. Le fait de répéter les mêmes actions, machinalement, tous les mois. Je n'aurais jamais pensé que ces petits gestes, qui m'accompagnent depuis l'adolescence, me manqueraient, mais à force de les reproduire des centaines voire des milliers de fois, ils étaient devenus pour moi une habitude réconfortante, un marqueur temporel, et au fond, une petite partie de moi.

Ça peut booster la libido.

Souvent, le moment des règles est aussi un moment où la libido atteint un pic très élevé, et si parfois on a juste envie de se rouler en boule à cause du mal de ventre, d'autres fois, on a envie de sexe partout, tout le temps, même avec sa chaise de bureau. Quand j'avais mes règles, ma libido était comme un électrocardiogramme, avec des hauts, des bas, des pics de désir notables à certains moments du mois. Depuis que je n'ai plus mes règles, j'ai un électrocardiogramme régulier : plus de pics. Ma libido est toujours là, c'est juste qu'elle est quasiment tout le temps au même niveau. C'est très déstabilisant... et un peu chiant.

C'est une injonction à prendre soin de soi.

Quand j'ai mes règles, je rentre tôt chez moi, je me fais 8 kilos de pâtes carbo et je les mange échouée sur mon canapé en regardant six épisodes à la suite de Buffy contre les vampires. Parfois je rajoute même de la crème fraîche dans les carbo, parce qu'on ne vit qu'une fois. C'est le moment du mois où je dors plus longtemps, je me fais des bouillottes, je mange ce que je veux, je dis non à tous les engagements sociaux qui m'emmerdent, bref je me repose, car mon corps l'exige.

Depuis que je prends la pilule en continu... je ne fais plus ça. Avec un rythme de vie assez intense, et sans injonction de mon corps à prendre soin de moi et relâcher la pression pendant quelques jours, je me suis vite retrouvée épuisée. Maintenant que j'en suis consciente, je suis évidemment capable de me reposer sans avoir mes règles, mais il m'a fallu du temps pour comprendre que depuis la prise de cette pilule, je n'avais pas soufflé une seule seconde, car je n'avais plus mes rendez-vous «cocooning/pâtes carbo/je ne veux parler à personne» mensuels.

C'est une partie de mon identité.

Pour beaucoup de femmes cisgenres, les règles sont un marqueur identitaire assez fort. Ce n'est pas quelque chose que l'on choisit d'avoir, mais c'est un moment que l'on connaît tous-tes, le rituel du passage à l'âge adulte, l'arrivée dans la cour des grand-e-s. Je me souviens que quand j'étais au collège, nous attendions tous-tes avec impatience l'arrivée des règles... et on se souvient tous-tes de nos premières règles, que ce soit un bon souvenir ou, plus souvent, un traumatisme. C'est le signe que l'on devient adultes, et c'est un symbole important car il s'agit d'une expérience commune à la moitié de l'humanité. C'est ce qui fait de nous des personnes assez badass, parce que saigner de l'utérus tous les mois SANS MOURIR, c'est quand même assez cool. Et c'est un sujet de discussion passionnant. Perdre mes règles, c'était comme perdre ce sentiment d'appartenance, ce qui me lie à toutes les autres personnes munies d'un utérus, à mes copines, à ma mère, et à toutes celles avec qui j'avais adoré parler de mes règles – même pour me plaindre.

Bien-sûr, une femme est définie par bien plus que ses règles. Certaines femmes n'ont pas leurs règles. Certains hommes ont leurs règles. Certaines femmes préfèreraient ne pas les avoir. Certaines sont atteintes d'endométriose et souffrent de douleurs bien plus intenses que je n'en n'aurai jamais. Il y a aussi toutes celles qui considèrent que les règles sont un désagrément, un truc un peu dégueu qui nous arrive tous les mois et dont attend toujours la fin avec impatience. J'ai fait partie de celles-là pendant dix ans. Mais j'ai décidé récemment de passer à un autre moyen de contraception, et même si je vais devoir me retaper les ballonnements et la douleur, il me tarde, honnêtement, de pouvoir me plaindre de mes règles à nouveau.

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