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Près de la moitié des Européens auraient des positions proches de l'extrême droite

BuzzFeed News révèle que selon une nouvelle étude, près de la moitié des Européens adultes auraient des positions proches de l'extrême droite. En France, 63% des personnes sondées exprimaient des vues autoritaires populistes.

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Dans douze pays européens, au moins la moitié des adultes ont maintenant des opinions nationalistes et anti-immigration, selon une nouvelle étude qui révèle dans quelle mesure les idées politiques marginales ont atteint la majorité.

BuzzFeed News a examiné en exclusivité les nouvelles données collectées par YouGov, une société internationale d'étude de marché basée sur internet. YouGov a sondé plus de 12.000 personnes à travers l'Europe pour mesurer l'étendue d'opinions politiques qualifiées d'«autoritaires populistes» par l'étude. Les adjectifs caractérisent un mélange de sentiments anti-immigration, d'idées arrêtées sur la politique étrangère, et d'opposition au droit humanitaire, aux institutions européennes, et aux politiques d'intégration européennes.

De la crise des réfugiés au burkini en passant par Trump

Les conclusions de YouGov sont les premières à dresser un portrait des opinions politiques qui trouvent leurs racines dans les bouleversements que connaissent l'Europe et le monde, des opinions à la fois alimentées par ces crises mais qui les alimentent en retour —de la crise des réfugiés sur le continent et le vote du Brexit en Grande-Bretagne, au ban du burkini en France, en passant par le soutien accordé à Donald Trump et à l'extrême «droite alternative» aux États-Unis.

En Grande-Bretagne, le sondage a découvert que les convictions autoritaires populistes étaient partagées par 48% des adultes, bien que moins de 20% de la population s'identifie comme étant de droite. Trois mois se sont écoulés depuis le référendum de l'UE et la première ministre Theresa May a depuis répondu directement aux électeurs de la classe ouvrière mécontents en leur promettant de réprimer l'immigration et de réaffirmer la souveraineté britannique.

En France, une nette majorité des personnes sondées —63% d'entre elles— exprimaient des vues autoritaires populistes. En Italie, ce sont 47% des sondés. En Allemagne, le résultat est de 18%, un chiffre qui semble bas en comparaison mais, vu l'histoire du pays et la radicalité de ses groupes d'extrême droite, est considéré comme extrêmement élevé par les analystes.

C'est en Roumanie et en Pologne que ces opinions autoritaires populistes sont les plus répandues, elles étaient partagées respectivement par 82% et 78% des adultes. En Lituanie, en revanche, le sondage n'a détecté aucune trace de ce phénomène.

Survolez la carte pour voir la proportion de populistes autoritaires dans chaque pays.

Chris Applegate/BuzzFeed

*En Roumanie, les positionnements populistes autoritaires étaient pro-UE à la différence des autres pays étudiés.

Joe Twyman, le responsable des recherches politiques et sociales de YouGov pour l'Europe, le Moyen-Orient et l'Afrique, explique que «ces résultats montrent que l'époque de la vieille opposition de la gauche-contre-la-droite a été remplacée par un mélange plus compliqué et nuancé de groupes politiques, avec de profondes implications pour la politique en Europe. Tout parti ou mouvement politique qui plairait aux personnes aux opinions autoritaires populistes bénéficiera d'un appui formidable quand arriveront les élections.»

Les deux camps de cette bataille politique naissante décrivent le défi auquel l'Europe fait face comme un «conflit de valeurs».

L'ancien leader de l'UKIP Nigel Farage explique à BuzzFeed News que, malgré son scepticisme par rapport aux sondeurs, la nouvelle recherche «soutient ce qui est évident pour tous ceux qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre».

«Ce qui se passe en Europe n'est pas une révélation soudaine, continue Farage, mais une longue accumulation de désillusions parmi les peuples d'Europe, abandonnés par une classe politique anti-démocratique qui essaie de construire des États-Unis d'Europe sans le consentement des citoyens.»

«Ce n'est pas une question de vieilles étiquettes de gauche ou de droite. Dans le passé, la gauche comme la droite étaient enracinées dans un territoire, mais plus aujourd'hui. La classe politique gouvernante sur le continent n'aime pas l'Europe dans laquelle elle vit, traite son peuple avec mépris et préférerait s'asseoir dans des salons d'affaires plutôt que de discuter avec ceux dont le travail paie leurs salaires. Voilà pourquoi vous voyez une désillusion croissante à l'égard du projet de l'UE qui a échoué et qui est maintenant condamné. Le Brexit n'est que le début.»

Anna Soubry, ancienne députée du Parti conservateur anglais et ancienne ministre du commerce, n'est cependant pas d'accord avec cette analyse. «Les personnes en Grande-Bretagne et en Europe tournent le dos à l'ouverture. Mais la solution n'est pas de céder à un populisme cynique qui cherche à diviser les gens, mais de lutter pour ce à quoi on croit», affirme-t-elle.

Au début du mois, après une série de mauvais résultats aux élections présidentielles de son parti, la chancelière allemande Angela Merkel a lancé l'alerte: «En 1990, quand le mur est tombé, la Guerre froide a pris fin et la liberté s'est épanouie partout; on aurait dit qu'on était sur une route irréversible vers la victoire, et qu'il appartenait au reste du monde de suivre notre modèle. La liberté avait gagné. On voit maintenant que les choses ne sont pas aussi simples.»

Le populisme autoritaire encore limité

Les résultats ne veulent pas automatiquement dire qu'il y aura une hausse de soutien pour les partis populistes ou anti-système. Aux élections générales, les électeurs font leurs choix selon de nombreux critères: des inquiétudes au sujet de l'économie peuvent, par exemple, l'emporter sur les inquiétudes sur le multiculturalisme. Parmi les plus mécontents, beaucoup ne votent pas du tout.

Toutefois, de la même manière que ces opinions deviennent de plus en plus populaires, les votes pour les candidats et partis plus extrémistes ont aussi gagné en popularité.

En Allemagne, par exemple, le parti Alternative anti-immigration pour l'Allemagne (AfD) détient maintenant des sièges dans 10 des 16 États de l'Allemagne. Au niveau national, avec des élections générales prévues l'année prochaine, les sondages annoncent que le parti pourrait faire plus de 15%. Il y a trois ans, l'AfD n'avait pas réussi à obtenir assez de votes pour entrer au parlement.

Les données YouGov montrent que la plupart des gens dans le pays sont centristes, internationalistes, libéraux et pro-EU. Le populisme autoritaire est encore limité à des positions plus extrémistes.

Mais certains sujets qui étaient tabous depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, tels que les débats sur le nationalisme et l'identité allemande et sur l'ethnie des gens, font maintenant leur retour.

Hans Blomeier, de la Fondation Konrad Adenauer, explique à BuzzFeed News que «ce ne sont pas toujours les mots eux-mêmes qui sont dangereux, mais leur histoire et ce qui se trouve derrière eux».

«Une nation qui est tournée vers l'extérieur se retourne soudainement vers l'intérieur à nouveau. Et c'est l'AfD qui l'y pousse», déclare-t-il.

Nicolas Sarkozy et sa réthorique frontiste

Comme l'Allemagne, le Danemark a également observé une mutation dans le ton des débats politiques. Selon les donnés de YouGov, un quart des Danois qui s'identifient comme centristes ont quand même des convictions autoritaires populistes. On retrouve par ailleurs une proportion similaire parmi les gens qui penchent plutôt à droite.

«Le mouvement général va vers plus d'autoritarisme, vers une discrimination basée sur l'ethnicité», dit Karen Melchior, une diplomate et candidate du parti libéral Radikale. «Ce n'est pas un problème de droite contre gauche. C'est comme une guerre froide entre des visions compétitives de l'Europe.»

«Ce n'est pas un problème de droite contre gauche. C'est comme une guerre froide entre des visions compétitives de l'Europe.»

En Allemagne, dans de récents débats politiques sur le fait d'introduire un examen d'acquisition de citoyenneté plus difficile et sur la pertinence de séparer des salles de classe en se basant sur l'appartenance ethnique, même certains membres du parti social-démocrate ont tenu des propos «discriminatoires», affirme Karen Melchior.

En France, les électeurs pourront bientôt voter sur les idées qui sont l'apanage du populisme autoritaire. Les sondages laissent croire que Marine Le Pen arrivera facilement jusqu'au second tour de l'élections présidentielles.

Mais la rhétorique nationaliste anti-immigration ne se limite pas à elle. Nicolas Sarkozy, patron des LR, a été accusé par certains, y compris dans son propre parti, d'adopter une rhétorique digne du Front national sur les questions d'immigration, ainsi que sur l'islam et l'identité.

Au cours des dernières semaines, Nicolas Sarkozy a également nié que le changement climatique est causé par les humains, a affirmé qu'il abandonnerait les sanctions contre la Russie, et remettrait en question le droit à la citoyenneté de certaines personnes nées en France. Ce droit est un fondement constitutionnel, et Sarkozy a lui-même attaqué le Front national il y a dix ans pour avoir suggéré que le droit à la citoyenneté devrait être aboli.

L'ascension des vues nationalistes et anti-immigration a été la plus forte en Europe centrale, en particulier chez les Polonais qui sont en tête du sondage YouGov, sur toutes les mesures sondées.

En Hongrie, la «contre-révolution culturelle» que les leaders d'Europe centrale ont prédit à la suite du Brexit est encore plus saisissante.

La crise des réfugiés est un des facteurs les plus importants à l'origine des positions autoritaires et anti-immigration. Un membre haut placé du gouvernement proche du Premier ministre Viktor Orban dit à BuzzFeed News: «Il ne s'agit pas seulement des chiffres. Il y a un problème avec les sujets qui touchent à l'origine, à la culture, aux questions démographiques et religieuses. Certains musulmans ne respectent pas le mode de vie européen.»

«De nombreux migrants nord-africains ne sont pas intégrés, ils vivent isolés dans des communautés polarisées. Il y a maintenant des quartiers dangereux dans des villes comme Paris et Copenhague.»

Le fonctionnaire prédit qu'on finira par avoir un mur tout autour de l'UE. «Les pays colonisent les autres par la guerre, ou en les envahissant de leurs peuples», continue-t-il.

Des hommes plus âgés et moins éduqués comme profil

À la droite du parti majoritaire Fidesz, on trouve le parti d'extrême droite Jobbik. En l'espace de dix ans, le parti né d'une association de jeunes de droite est passé de 2% d'électeurs à 20%.

Le député Marton Gyongyosi, du parti Jobbik, également vice-président du comité parlementaire des affaires étrangères, explique à BuzzFeed News que Viktor Orban avait en fait copié sa politique d'immigration sur celle de Jobbik.

Marton Gyongyosi affirme par ailleurs que le succès de Jobbik s'explique surtout par sa position contre les «élites corrompues» et son opposition au «néolibéralisme».

Le député explique que la politique économique du parti a plus de choses en commun avec celle du parti Syriza d'extrême gauche en Grèce et le mouvement anti-système italien 5 Étoiles qu'avec d'autres partis d'extrême droite en Europe. «L'immigration est le seul dénominateur commun entre les partis d'extrême droite», affirme-t-il.

Un point commun entre la candidature de Donald Trump aux États-Unis, le vote du Brexit au Royaume-Uni et le succès de l'AfD aux récentes élections nationales allemandes, est une augmentation du nombre de votants, beaucoup de personnes qui ne votaient pas auparavant vont maintenant voter.

Les données de YouGov démontrent que les groupes autoritaires populistes ont plus tendance à être composés d'hommes, plus âgés et avec un niveau d'éducation plus faible, mais que les degrés varient d'un groupe à l'autre et d'un pays à l'autre. C'est pour cela qu'il est difficile de définir et d'analyser le mélange démographique des différents partis populistes.

Cliquez sur les options de menu pour afficher les détails démographiques.

Chris Applegate/BuzzFeed

Ce graphique montre quel est le pourcentage de partisans du populisme autoritaire (PA) dans onze pays, et comment, en termes d'âge, de sexe et de niveau d'éducation, ces PA soutiennent la rupture.

Remarque: la Lituanie n'apparaît pas, puisque l'enquête a révélé que le pays n'avait effectivement pas de partisans du PA.

«Dans le passé, ces électeurs pensaient que tous les partis étaient identiques, à présent, ils perçoivent l'AfD et Trump comme étant différents: protester a du sens», déclare Hans Blomeier, de la Fondation Konrad Adenauer. «Ils les voient comme un moyen de donner une gifle au système et aux élites. Ils lâchent leur colère à l'occasion d'une élection et cela fait du mal à tout le monde.»

Il a averti que les gouvernements et les partis qui répondent au populisme par plus de populisme «jouent avec le feu».

Mais, a-t-il ajouté, il ne suffit pas de dire «ce ne sont que des fous».

Remarques méthodologiques: pour construire son modèle de recherche, YouGov a travaillé avec le professeur David Sanders, professeur de sciences politiques de la chaire royale à l'université de l'Essex, afin d'enquêter sur le paysage politique actuel et pour quantifier le soutien apporté au populisme autoritaire.

Les populistes autoritaires (PA) partagent un ensemble de croyances communes, d'opinions et d'attitudes qui sont largement qualifiées comme étant:

1) anti-immigration

2) anti-droits de l'homme

3) anti-institutions et politiques d'intégration de l'UE

4) fermeté sur les questions de politique étrangère

Le score total des PA par pays est calculé à partir de la plus grande combinaison de critères de PA: il s'agit donc du plus grand groupe possible qu'un parti/mouvement politique représentant ces idées puisse espérer capter au moment des élections. D'autres individus peuvent avoir intégré certaines positions populistes autoritaires. Ils appartiennent en revanche à une catégorie démographique différente, et on peut donc supposer qu'ils ne seront pas aussi facilement convaincus par les partis qui défendent ces idées.

Le sondage a été mené en ligne entre le 31 août et le 9 septembre 2016. 1711 personnes ont été interrogées en Grande-Bretagne. Dans tous les autres pays, au moins 1000 personnes ont été interrogées. Tous les échantillons étaient représentatifs des populations nationales.

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Alberto Nardelli is Europe editor for BuzzFeed News and is based in London.

Contact Alberto Nardelli at Alberto.Nardelli@buzzfeed.com.

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