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Ce que des diplomates européens pensent vraiment de Donald Trump

Six fonctionnaires de haut rang dressent le portrait d'un président qui est perçu, même par ses alliés, comme quelqu'un d'imprévisible et de limité.

Publié le

LONDRES – Avant même la récente escalade verbale sur fond de menaces nucléaires à laquelle se sont livré Donald Trump et le Nord-Coréen Kim Jong-un, des diplomates et des fonctionnaires de pays alliés des États-Unis s'inquiètent de l'approche extrêmement dangereuse que le président américain a des affaires internationales. Ces dignitaires de haut rang pointent notamment son ignorance manifeste de l'histoire des autres pays, son utilisation sans filtre des réseaux sociaux, et l'absence d'une équipe solide et expérimentée autour de lui.

Au cours d'interviews accordées à BuzzFeed News, six fonctionnaires européens qui ont été personnellement en contact avec Donald Trump et son administration dressent le portrait d'un président qui est perçu, même par ses alliés, comme quelqu'un d'imprévisible, de limité, et dont les défauts sont accentués par le chaos permanent qui sévit à la Maison Blanche.

Sous couvert d'anonymat, ces dignitaires ont tous exprimé les mêmes inquiétudes, en particulier vis-à-vis de son utilisation de Twitter dont ils pensent qu'elle montre une absence de contrôle gouvernemental à la tête de son administration.

«Donald Trump a pu envoyer au milieu de la nuit un tweet qui a mis en rogne Kim Jong-un. Et on s'est réveillé le lendemain matin dans un monde au bord de la guerre», a déclaré un diplomate chevronné à BuzzFeed News.

Des propos qui précèdent pourtant les récentes déclarations belliqueuses de Donald Trump. Le 8 août, le président américain a averti la Corée du Nord qu'elle ferait face «au feu et à la colère, comme jamais le monde ne l'a vu» si elle continue de menacer les États-Unis. La vive inquiétude des gouvernements européens ne peut qu'avoir grandi depuis. Ses commentaires ont déjà poussé le régime de Kim Jong-un à répliquer de plus belle et à proférer à son tour des menaces, déclarant notamment qu'il envisageait de tirer préventivement un missile sur le territoire américain de Guam dans le Pacifique. Le 9 août, Donald Trump a indiqué sur Twitter que l'arsenal nucléaire américain était aujourd'hui «bien plus fort et puissant qu'auparavant…»

L'impasse dans laquelle se trouvent actuellement les États-Unis est une illustration dramatique des sérieuses inquiétudes nourries à l'égard de Donald Trump sur la scène internationale.

D'un côté, nous expliquent les fonctionnaires, il est la risée des Européens lors des sommets internationaux. L'un d'entre eux a révélé qu'un petit groupe de diplomates s'adonne à une sorte de bingo dès que le président prend la parole. Le vocabulaire de ce dernier serait trop restreint. «Tout est "super", "vraiment, vraiment super", "génial"», souligne un diplomate.

Mais derrières les moqueries, les gouvernements partagent une peur grandissante face à la menace que Donald Trump représente pour la paix et à la stabilité internationales.

«Il n'a aucune vision historique. Il commence seulement à s'occuper de ces questions, et il donne l'impression de penser que le monde est né lors de son entrée en fonction», raconte un diplomate à BuzzFeed News au sujet des remarques et des tweets de Donald Trump sur les dépenses pour la défense. «Il pense que l'OTAN n'existait que dans le but de fermer les portes de l'Europe aux communistes. Il a une attitude similaire en Asie-Pacifique avec le Japon, ignorant le fait que les États-Unis ont pratiquement écrit leur Constitution.» Au cours de sa campagne présidentielle, Donald Trump a appelé le Japon à payer davantage pour la sécurité assurée par les États-Unis, y compris pour l'hébergement des troupes américaines sur le territoire nippon. La Constitution japonaise restreint pourtant toute action du pays dans ce domaine.

Selon ces experts, la politique étrangère de Donald Trump est pratiquement régie par sa détermination à défaire les politiques de Barack Obama. «C'est la seule position qu'il adopte véritablement», a expliqué un diplomate européen. «Il va demander: "Obama était d'accord?" Et si la réponse est affirmative, il dira: "Pas nous." Il ne prendra même pas la peine d'écouter les arguments. Il est obsédé par Obama.»

Un autre diplomate ajoute qu'il est devenu impossible de discuter de questions internationales telles que celle de la Libye avec Donald Trump. Après sept mois de présidence, les fonctionnaires européens affirment qu'ils en sont toujours à se demander qui peut être leur interlocuteur dans l'administration américaine.

Au sujet d'une réunion entre leur patron et le président, qu'ils ont qualifiée de «simplement inutile», ils déclarent: «Il [Trump] s'est contenté de nous bombarder de questions: "Combien d'habitants avez-vous? Quel est votre PIB? Quelle quantité de pétrole [tel pays] produit-il? Combien de barils par jour? Quelle part vous appartient-elle?"»

«Ce n'est pas le genre de personne avec qui vous pouvez avoir une discussion sur la façon de gérer [Faïez] Sarraj [le Premier ministre libyen]», a ajouté le fonctionnaire. «Vous cherchez donc ses collaborateurs autour de lui, et c'est là que la bât blesse: c'est un changement permanent, on ne sait pas qui a l'oreille du président, qui est proche de lui.»

Un certain nombre de fonctionnaires européens ont comparé Donald Trump à l'ancien Premier ministre italien Silvio Berlusconi, mais d'après eux, leur ressemblance se limite aux blagues déplacées qu'ils font pendant les réunions.

«Berlusconi n'était pas ignorant. Et il y avait derrière lui des fonctionnaires et toute une structure gouvernementale avec qui vous pouviez discuter», a précisé un diplomate.

Les fonctionnaires ont révélé que lors de réunions internationales, Donald Trump avait ouvertement raillé ses propres collaborateurs, les contredisant et se querellant avec eux devant les autres dirigeants. Tout cela a accentué l'impression d'une administration en plein chaos. «On entend tout, c'est étrange», a indiqué un diplomate.

Des fonctionnaires se sont également inquiétés de l'ambiance au département d'État —le ministère des affaires étrangères américains— et de l'absence de diplomates et d'experts chevronnés au sein de la Maison Blanche. Un diplomate suggère que plusieurs homologues américains se sont plaints, en privé, qu'un certain nombre de fonctions dans l'administration restaient encore à pourvoir en raison de l'absence d'une position claire sur plusieurs sujets.

«La Maison Blanche manque cruellement d'expertise», a-t-on ajouté. «Le département d'État et d'autres sont isolés. Il y a les généraux, le Conseil national de sécurité, et puis un vide. Il n'y a pas assez de diplomates, d'experts, etc., à la Maison Blanche. L'équipe du [secrétaire d'État Rex] Tillerson est restreinte. Donald Trump écoute-t-il [James] Mattis [le secrétaire à la Défense], [H. R.] McMaster [le conseiller à la Sécurité nationale], les experts?»

Les fonctionnaires pensent que seuls les membres de la famille de Donald Trump, en particulier sa fille Ivanka, ont réellement la confiance du président. D'après eux le langage corporel entre Donald Trump et Rex Tillerson est «terrible».

Un fonctionnaire travaillant au secrétariat de la défense américain a affirmé à BuzzFeed News que les nombreuses fonctions qui restent à pourvoir, certains commentaires du président Trump sur les alliés des États-Unis, et les positions clairement divergentes au sein de l'administration n'étaient «pas idéaux».

Le fonctionnaire a toutefois ajouté: «Si on passe outre les facéties et qu'on s'arrête aux actes et aux intérêts communs, on ne peut pas dire que les États-Unis tournent le dos à l'Europe. Il n'y a aucun signe de retrait de la part des États-Unis.»

Certains diplomates ont observé que Trump comprenait les dynamiques de pouvoir. Pour eux, il semble très désireux d'affirmer sa place. «Il comprend l'importance de l'Allemagne. Il fait preuve d'une grande élégance à l'égard de Xi Jinping, actuel président chinois. Il donne l'impression d'être en quête d'approbation en tant que président des États-Unis», a confié un haut fonctionnaire européen.

Malgré tout, a-t-il ajouté, «il divise les nations. Il ne respecte pas la France à cause de sa gestion de l'immigration. Son aversion pour l'Allemagne est manifeste.»

Les fonctionnaires européens qui se sont entretenus avec BuzzFeed News ont dit qu'on pouvait déjà constater les effets du programme «L'Amérique d'abord» de Trump, et les conséquences pourraient être inquiétantes.

«Le principal risque, c'est celui d'un retour en arrière par rapport au multilatéralisme, pas seulement sur les questions économiques, mais aussi sur les questions politiques avec des risques potentiels liés au retour à une action unilatérale», un diplomate a-t-il confié.

Bon nombre des fonctionnaires avec lesquels BuzzFeed News s'est entretenu se demandent si les États-Unis interviendraient dans le cas d'un nouveau conflit dans les Balkans ou d'une insurrection dans un pays comme l'Algérie. «Que se passe-t-il ensuite?», a demandé une source. «Ces questions sont primordiales, impondérables.»

Ce post a été traduit de l'anglais.

Alberto Nardelli is Europe editor for BuzzFeed News and is based in London.

Contact Alberto Nardelli at alberto.nardelli@buzzfeed.com.

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