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«Coucou», «viens chez moi», «envoie tes seins»: le harcèlement de rue sur internet

Les forceurs de la drague sont partout, mais faut-il vraiment s'y résigner?

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«Bonjour, je voudrais pas faire ma mégère qui se la joue "belle gosse", mais ce serait possible d'arrêter de m'envoyer des messages ou des invitations en amis? Je m'explique: c'est pas parce que je like ou commente un (ou votre statut, que je délire avec vous par commentaires interposés ou que je like votre commentaire qu'il se passe quelque chose entre nous.»

Ce coup de gueule a été posté par l'internaute Pasqua Brd (c'est son pseudo) sur le groupe Facebook Wanted#bons plans dimanche 8 novembre. «Je travaille dans l'événementiel et je rencontre beaucoup de personnes dans ce cadre, explique la jeune femme à BuzzFeed France. Comme je ne suis pas physionomiste, je réponds toujours aux messages que je reçois par principe. Si je me rends compte après que la personne ne me connaît pas, mais a en fait juste vu m'a photo de profil et a voulu me contacter, ça m'agace».

Pasqua explique recevoir «tous les jours» des invitations de ce genre sur Facebook depuis un certain temps, notamment après avoir publié des messages sur le groupe Wanted#bons plans -qui n'a pourtant rien d'un site de rencontres puisqu'il est dédié aux... bons plans. «Certains sont compréhensifs, d'autres beaucoup plus insistants. Ils continuent d'écrire même après un refus, voire s'énervent et m'insultent.»

Plus grave encore, son message lui a par la suite attiré plus d'insultes et de messages misogynes qu'autre chose, jusqu'à ce qu'il soit supprimé du groupe Facebook.

«Plan cul», «envoie tes seins», exhibitionnistes...

Ce témoignage n'étonnera pas la plupart des internautes du sexe féminin (même si les hommes peuvent aussi être concernés). Demandez à une fille si elle a déjà été draguée «lourdement» en ligne, elle trouvera presque toujours une mauvaise expérience à vous raconter.

Je vais arrêter Uber je crois, les chauffeurs qui forcent y'en a assez 😓


Pêle-mêle, Jade nous parle d'un mec sur le site de rencontres OkCupid qui n'a pas de photo de profil, et l'aborde de but en blanc en lui expliquant qu'il «cherche un plan cul comme elle» sans la moindre amorce de tentative de séduction. Julie* raconte s'être débattue pendant des heures avec un inconnu sur Facebook qui, malgré ses refus, insistait lourdement pour «qu'on apprenne à se connaître quand même». Ou ce message très cash, reçu par Alexandra* sur le site QuizUp (qui n'est pas un site de rencontres, mais de divertissement):

*les prénoms ont été modifiés

«Tout ça, c'est très fréquent, note Mélanie Mage, qui anime depuis 10 ans le site communautaire Les Bridgets, qui traite des relations entre femmes et hommes. Même sur les sites de rencontres censés être "sérieux", une femme peut recevoir facilement trois ou quatre messages agressifs en une semaine.»

«C'est courant, alors c'est presque accepté»

Les forceurs, ces dragueurs lourds et insistants, sévissent aussi bien sur les sites de rencontres que sur des réseaux sociaux moins connotés comme Facebook. Les moins gênés tentent même le coup sur LinkedIn, un espace pourtant censé être «pro».

L'une de leur spécialités, beaucoup plus fréquente qu'on pourrait le croire, consiste à envoyer très tôt dans la conversation une photo de leurs parties intimes - ou carrément dès le premier message.

À force, ces comportements finissent par brouiller les repères, explique Mélanie Mage: «C'est parfois compliqué de savoir si c'est juste de la drague ou si c'est du harcèlement en ligne. Et à force d'être sollicitées, beaucoup de femmes sont sur la défensive. Du coup, certains mecs n'osent plus trop draguer parce qu'ils ne savent pas forcément quelle est la bonne approche.»

«C'est courant, alors c'est presque accepté. C'est comme du spam, on ne compte plus les messages», constate Nadia Chonville, doctorante à l'Université des Antilles, qui travaille notamment sur les discriminations liées au genre. Elle qui intervient auprès de lycéens et de collégiens sur ces questions, note qu'en milieu scolaire, on ne peut traiter le harcèlement sans s'intéresser à ce qui se passe sur le web.

«Des messages qui, individuellement, ne méritent pas d'aller au tribunal, mais renvoient uniquement la femme à sa valeur sexuelle.»

Une idée reçue voudrait que les actes qui ont lieu IRL (dans la vraie vie) seraient forcément plus graves que ceux observés sur les réseaux sociaux. Pour Nadia Chonville, le risque serait justement de banaliser certaines pratiques. «On retrouve sur internet le même processus que pour le harcèlement de rue ou dans les transports. Il ne faut pas que les femmes intègrent l'idée selon laquelle elles devraient être disponibles sexuellement...»

Quant au harcèlement à proprement parler, l'universitaire distingue deux choses:

1. Le harcèlement qui émane d'une personne, qui implique une notion de répétition, sur la même plate-forme voire sur plusieurs médias.

«Là, la chance qu'on a c'est que les échanges sur internet laissent des traces et donc permettent de prouver le harcèlement». Elle conseille donc de ne pas sous-estimer la gravité des faits et de ne pas hésiter à porter plainte. Car si l'on peut bloquer un utilisateur sur un réseau donné, il arrive aussi fréquemment que le forceur retrouve sa proie ailleurs et se révèle particulièrement coriace.

2. Un phénomène sociétal. «Une femme peut recevoir 50 messages qui, pris individuellement, ne méritent pas de traîner leurs auteurs devant un tribunal, mais qui ensemble la renvoient uniquement à sa valeur sexuelle.» Tout comme le fait de siffler une jolie fille n'a rien d'illicite, mais devient insupportable à la longue pour les intéressées.

Nadia Chonville regrette l'absence d'études chiffrées sur ce sujet en France, et estime que le thème serait suffisamment sérieux pour mériter une campagne de communication, comme celle lancée début novembre par le gouvernement sur le harcèlement dans les transports. Ou encore des démarches pédagogiques et éducatives. «Parler à l'autre ça s'apprend, c'est comme les formules de politesse dans les mails professionnels», ajoute Mélanie Mage des Bridgets.

«Le message à quatre heures du mat', ça fait bizarre...»

Ce qui le rend le problème délicat à traiter, c'est que les usages sont multiples et variés sur le web, et ne comportent pas forcément une charge agressive ou sexiste en eux-mêmes. «Poker» sur Facebook, est-ce harceler? Et demander en ami-e? Commenter un statut? Envoyer un DM sur Twitter? Draguer quelqu'un qui vous a «matché» sur Tinder?

Les «victimes» elles-mêmes, disent que tout dépend du contexte et des intentions du dragueur. «Pour moi, le "lourd" c'est celui qui nous parle de sexe dès les premiers messages sans se demander si son interlocutrice est réceptive. Il va parler de seins, sexe et commence à insulter dès que l'on dit "non merci"», dit Jade.

«Franchement, lire en se réveillant le message envoyé à quatre heures du mat' après avoir vu votre photo de profil ça fait bizarre», soupire Pasqua Brd. Julie acquiesce: «Dans ces cas-là, j'ai l'impression d'être un morceau de viande».


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Adrien Sénécat est journaliste chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris.

Contact Adrien Sénécat at adrien.senecat@buzzfeed.com.

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